Les Racines de Johann Sebastian Bach • Sonates en Trio

Cinquante ans de Sonates en Trio en Allemagne du Nord

La Sonate en trio pour deux dessus et basse continue fut une des formes par excellence de l’époque baroque. C’est toutefois une version un peu méconnue de la sonate en trio à laquelle ce programme est consacré, dans laquelle la viole de gambe possède, tout comme le violon, sa propre partie obligée.

Bien que cette forme soit de nos jours relativement peu connue du public, elle devait être particulièrement appréciée à la fin du XVIIème siècle, en témoignent les publications presque simultanées (entre 1693 et 1694) d’opus de plusieurs sonates en trio pour violon, viole de gambe et basse continue de trois grands compositeurs de l’époque, Krieger, Erlebach et Buxtehude.

Si la forme est constante dans ce programme, les styles y sont multiples, navigant du ‘stylus fantasticus’ de Buxtehude à celui quasiment galant de Telemann, en passant par la rigueur contrapuntique de Bach.

En effet, les Suonate à doi, 1 violino et viola da gamba con cembalo de Buxtehude (1637-1707), organiste de l’église Sainte-Marie à Lübeck et célèbre improvisateur, illustrent parfaitement ce fameux ‘stylus fantasticus’ : leurs nombreux mouvements s’enchaînent dans une dynamique purement baroque en passant sans arrêt d’un affect à l’autre, de sections extrêmement virtuoses à des chromatismes déchirants de lenteur, d’une écriture à trois parties à des solos, … Mais derrière ce style imprévisible, on peut déceler un plan soigné et une grande unité. Bien que moins connues que ses œuvres vocales ou pour orgue, ces sonates peuvent être comptées parmi les chefs-d’œuvre du compositeur.

La Sonata Terza de Philipp Heinrich Erlebach (bap.1657-1714) fait partie des quelques rares œuvres du compositeur qui sont parvenues jusqu’à nous, un tragique incendie ayant détruit la majeure partie de ses compositions, ne nous laissant que 70 œuvres environ sur les 1.000 qu’il aurait composées. Représentative de son style, cette sonate, d’inspiration italienne pour les premier et dernier mouvements, comporte également des danses françaises et mêle le tout dans une synthèse immanquablement allemande. La scordatura, une technique qui consiste à changer l’accord habituel du violon (ici : La – Mi – la -mi), ouvre également de nouvelles possibilités de jeu et modifie la résonance de l’instrument.

Il faut croire que le sort s’est particulièrement acharné sur la musique allemande de cette époque : de l’œuvre gigantesque de Johann Philipp Krieger (1649-1725), seule une toute petite partie nous est parvenue (76 des 2.000 cantates qu’il a écrites, par exemple). À la différence d’Erlebach qui ne quitta pas la cour de Rudolstad, Krieger a beaucoup voyagé : il a étudié la composition sans doute au Danemark, de façon certaine en Italie auprès de Rosenmüller et travailla dans toute l’Allemagne centrale. Cette influence italienne est très sensible dans la Sonata seconda, notamment dans le Grave et le Presto qui le suit.

Bien que Johann Sebastian Bach (1685-1750) n’ait pas écrit pour notre formation, nous vous proposons une sorte de combinaison des sonates en trio BWV 1027 et 1039. En effet, la sonate BWV 1027, pour viole de gambe et clavecin obligé, fut transcrite pour ces deux instruments par Bach lui-même au départ d’une œuvre antérieure, la sonate BWV 1039 pour deux traversos et basse continue. De là à confier au violon la partie de clavecin, et de rendre à ce dernier la basse continue de la sonate pour deux flûtes, il n’y avait qu’un pas qui nous paraît d’autant plus légitime que Bach a également transcrit le dernier mouvement – une véritable fugue – pour l’orgue, dans la sonate en trio BWV 1027a.

C’est avec un trio tiré des Essercizii Musici de Georg Philipp Telemann (1781 – 1767), dernière œuvre que celui-ci ait publiée, que nous finirons ce concert au terme duquel nous serons arrivés à la naissance du style galant.

Programme

Dietrich Buxtehude (1637-1707)
Sonata III
Extraite des Suonate à doi, 1 violino et viola da gamba, con cembalo, Opera prima (Hambourg, 1694?).
Adagio, Allegro, Lento, Vivace, Largo, Presto, Adagio/Lento

Philipp Heinrich Erlebach (1657-1714)
Sonata Terza
Extraite des  VI. Sonate à Violino e Viola da Gamba col suo Basso Continuo (Nuremberg, 1694)
Adagio-Allegro-Lento, Allemande, Courante, Sarabande, Ciaconne, Final-A adagio

Johann Philipp Kreiger (1649-1725)
Sonata seconda
Extraite des XII Suonate a doi, opera seconda (Nuremberg, 1693)
Andante, Largo, Presto, Largo, Aria d’inventione

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Dietrich Buxtehude
Sonate VI
Extrait des Suonate à doi, 1 violino et viola da gamba, con cembalo. Opera prima (Hambourg, 1694?)
Grave, Allegro, Con discretione, Adagio, Vivace, Adagio, Poco presto, Poco adagio, Presto, Lento

Johann Sebastian BACH (1685-1750)
Sonate BWV 1027/1039 en Sol Majeur
Adagio, Allegro ma non tanto, Andante, Allegro moderato

Georg Philipp Telemann (1681-1767)
Trio X pour violon, viole de gambe et basse continue
Essercizii Musici overo Dodeci Soli e Dodeci Trii à diversi stromenti (Hambourg, 1740?)
Dolce, Presto, Pastorale, Vivace

Distribution

Yoko Kawakubo violon
Myriam Rignol viole de gambe
Julien Wolfs clavecin